Vous trouverez un nouveau-né…

Homélie de la fête de la Nativité (2016)

Frères et sœurs,

Cette semaine, je souhaitais une bonne fête de Noël à un paroissien… Et lui de me répondre du tac au tac : « Bonne fête de Noël… Comment veux-tu avec tout ce que nous vivons aujourd’hui ? »… Après un instant d’hésitation, je lui ai dit : « Oui, c’est vrai, nous en vivons des choses en cette année 2016… Et 2017 ne promet pas d’être meilleur… Mais pour moi, Noël me ramène à l’espérance. ».

Oui, frères et sœurs, plus que jamais, je vois Noël comme la fête de l’espérance…

La fête de l’espérance… mais une fête silencieuse, discrète, secrète même… comme ces fêtes qui réchauffent le cœur et dont nous savons qu’elles sont les plus vraies, « les plus sûres » et « les plus fortes », si je puis dire… « plus sûres » et « plus fortes » que tout ce tintamarre, que tout ce bruit, que tout ce « festivisme » qui, reconnaissons-le, ne cherche bien souvent qu’à faire taire l’angoisse…

Noël, fête silencieuse… de ce silence qui était celui de l’étable à Bethléem… entre Marie et Joseph qui regardent l’enfant… qui regardent l’enfant, sans un mot… profondément et tendrement…

Noel, fête silencieuse…

Bien sûr, il y a le chant des anges, joyeux, et qui remplit tout…

Bien sûr, il y a leur cri qui déchire le ciel avec allégresse : Voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie : aujourd’hui à Bethléem vous est né un Sauveur

Cri qui déchire le ciel… N’est-ce pas un peu comme lorsqu’on déchire l’emballage d’un cadeau ?

Que nous crient-ils donc, les anges ?… Ils nous crient : « Dans ce tout petit enfant qui est là couché… dans ce tout petit enfant qui est là vagissant… dans ce tout petit enfant qui ne sait pas encore parler… dans ce tout petit enfant venu à vous si modestement… dans ce tout petit enfant survenu chez vous sans publicité, sans annonce, sans affiche… dans ce tout petit enfant repose tout l’avenir du monde ! »…

Aujourd’hui à Bethléem vous est né un Sauveur… On peut dire, frères et sœurs, que les anges sont là, pour « décoder » le message de cet événement si insignifiant aux yeux des grands…

Les grands… Auguste, l’empereur… Quirinius, le gouverneur… Et tous les autres…

Ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui… Qui comptabilisent : il y eut un recensement, nous dit-on… Un recensement de toute la terre, nous dit-on même… Recenser, calculer, posséder… toujours plus… Le pouvoir, le prestige, le nombre, la mainmise… Chez les grands… Et aussi chez nous quand nous nous faisons grands… Et quand nous ne croyons qu’à ce qui est puissant… et apparent !…

Les grands d’hier et d’aujourd’hui… Les grands des grands empires politiques, des grands empires financiers ou autres… Les grands des petits empires du quotidien, que nous sommes tous d’une manière ou d’une autre…

Les grands, tous ces grands d’hier et d’aujourd’hui, d‘ici et de partout… n’ont que faire (n’ont que f…) de cet enfant… de ce tout petit enfant…

Le tout petit enfant est tellement petit qu’il leur échappe… dans tous les sens du terme…

Ils « passent à côté »…

Et lui seul pourtant ouvre une brèche quand tout semble fermé… Et lui seul pourtant a la main assez menue pour aller ressaisir le fil qu’on a lâché… Lui seul, quand on le reconnait, car il ne fait jamais que des signes que seul le cœur sait lire…

Aujourd’hui à Bethléem vous est né un Sauveur… Et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire…

L’enfant parce qu’il est la douceur de Dieu en personne ne viendra jamais que comme un souffle, comme une brise… ne viendra jamais que par une porte entr’ouverte… et à tout petits pas… sur la pointe des pieds… Il a tellement peur d’effaroucher…

Frères et sœurs, croyez-moi, si nous nous accoutumons à le reconnaître aux détours du quotidien, l’espérance nous visitera… doucement, aussi durs soient les temps !

Lytta BASSET, femme et théologienne, m’a mis sur la piste de ce que, tant pour cette fête de Noël que pour l’an nouveau, je viens de vous partager… Ce témoignage « si menu » qu’elle nous livre en quelques lignes ne pourrait-il pas être pour nous un sentier qu’elle nous ouvre… un sentier à prendre « avec notre petite main bien serrée dans la petite main de l’Enfant Dieu » ?… Il me revient un incident vécu il y a un bon nombre d’années, à une époque où mon avenir était bouché de tous côtés, et mon présent infernal. C’était un de ces jours où l’on ne sait plus où puiser le courage pour se lever. Je faisais des courses dans la grande surface où j’allais régulièrement. Détail important : sans avoir fait connaissance avec l’une ou l’autre vendeuse, même si les visages des clients réguliers comme ceux des caissières avaient pu devenir mutuellement familiers. Arrivée à l’une des nombreuses caisses, je déposais mes achats quand j’ai entendu la vendeuse me dire à brûle-pourpoint : « Je profite que vous soyez là pour vous dire : je vous aime beaucoup. » J‘ai gardé la mémoire de quelque chose de fulgurant : en un éclair j’avais repris pied dans la vie, vu les cieux se déchirer, ma chape de plomb s’envoler, dans une soudaineté qui m’étonne encore aujourd’hui. Une autre réalité m’atteignait, m’était destinée, à moi seule, dans ces circonstances-là. Cette femme ne savait rien de moi ni de mon état d’âme. Qu’est-ce qui  – ou qui – l’avait chargée de me dire, dans une situation des plus triviales, les mots que j’avais tant besoin d’entendre ? Simplicité et souveraineté de la parole d‘amour quand elle vient d’Ailleurs et traverse un humain disponible, pour en réchauffer un autre

De l’extérieur, beaucoup n’y verraient qu’un « non-événement ». Tout dépend de l’espace intérieur. Quand la souffrance, le manque, le désespoir transforment le dedans de soi en un  trou béant, une parole peut s’y loger, ou un geste parlant. On bascule du côté de la vie. (Aimer sans dévorer, Albin Michel, 210, pp.10-11)

Votre curé, Henri Bastin

Cet article a été publié dans Actualité, Homélies, Le mot du curé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.