L’amour est premier!

Homélie du 30ème dimanche A
Lectures : Ex 22, 20-26; Ps 17; 1 Thés 1, 5c-10; Mt 22, 34-40

Mes sœurs et mes frères, la question que le docteur de la Loi pose à Jésus est loin d’être anodine. En effet, c’est difficile de se retrouver dans la Torah: il y a une ribambelle de préceptes qui régissent la vie religieuse et sociale d’Israël. On en dénombre 613. Quel est donc, in fine, le cœur de la religion, la loi fondamentale d’où découleraient les autres prescriptions? Jésus répond sans équivoque: «Tu aimeras!». Effectivement, l’amour est premier, car il donne sens à notre vie: n’est-on pas né pour aimer et être aimé? Au plus profond de nous-mêmes, ne portons-nous pas tous cette soif d’être reconnus, valorisés pour ce que nous sommes? La maladie psycho-spirituelle la plus atroce, n’est-ce pas la carence affective, le sentiment du vide d’amour, le sentiment de ne compter pour personne? Aussi l’amour est-il le principe fondamental de la morale chrétienne: si Dieu est Amour, comme l’affirme saint Jean, alors «aime et fais ce que tu veux» (saint Augustin). Autrement dit: le cœur habité et transformé par l’amour ne peut faire du mal à autrui sans contredire profondément ce qui l’anime. Pour Jésus, l’amour est le signe distinctif du chrétien: c’est par lui que nous sommes reconnus ses disciples (Jn 13, 35). C’est encore par lui que nous serons jugés (Mt 25, 31-41).

Voici donc le 1er commandement: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu» – et tu te laisseras aimer par Lui. Voici la flamme que ce Père aimant te déclare: «Vois, je t’ai gravé sur les paumes de mes mains … Je t’ai aimé d’un amour éternel, aussi t’ai-je gardé ma faveur, sois sans crainte» (Is 49, 16; Jn 14, 23; Jér 31, 3).

Pourquoi Jésus place-t-il l’amour de Dieu en premier? Parce que c’est Dieu la source de l’amour véritable que l’Esprit Saint répand dans nos cœurs (Rm 5, 5). Pour mieux comprendre cette vérité, imaginons un grand cercle tracé sur le sol, avec Dieu au centre. Sur la circonférence, il y a des hommes. On ne peut que constater ceci: plus ils s’approchent de Dieu, plus ils se resserrent, plus leurs liens se consolident; mais plus ils s’éloignent de Dieu en mouvement inverse, plus ils se distancient et se dispersent. Quand tu aimes Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit, c’est-à-dire intimement, tu décuples ta capacité d’aimer.

Mais attention: ainsi que le dit saint Jean, on ne peut prétendre aimer Dieu tout en méprisant ceux qu’Il aime (1 Jn 4, 20). D’où le second commandement semblable au premier: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même» Le message de Jésus est limpide: la prière et la fraternité, la contemplation et le service, l’adoration et la solidarité ne sont donc pas des réalités concurrentes. Elles sont intrinsèquement liées. Evidemment, je parle en croyant: aimer l’homme sans Dieu vide l’amour de toute espérance, et aimer Dieu en détestant l’homme est une spiritualité désincarnée.

Toutefois, parler de l’amour soulève beaucoup de questions:
*Puisque personne ne donne ce qu’il n’a pas, comment aimer l’autre si on ne s’aime pas déjà soi-même? Autrement dit si on ne s’accepte pas tel qu’on est, si on n’accueille pas son histoire, son âge, son corps, ses limites, ses qualités; si on n’arrête pas de se dévaloriser, si on est prisonnier d’un sentiment permanent d’infériorité … ?
*Par ailleurs, de quel amour parle-t-on? En quoi consiste pour ainsi dire la spécificité, voire la révolution de l’amour évangélique? Il est fondé sur cette parole: «Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés» (Jn 15,12). Et comment? L’adverbe « comme » est décisif.

Jésus aime sans exclure. Ne limitons donc pas notre amour à ceux qui nous plaisent, nous ressemblent, nous sont utiles ou nous ont fait du bien. L’amour accueille celui qui est rejeté, relève celui qui est tombé, pardonne à celui qui a blessé. Refuser de haïr celui qui nous blesse demande une force intérieure considérable. Si Jésus nous propose d’aimer même nos ennemis, c’est pour nous libérer de la tentation de reproduire nous-mêmes le mal que nous avons subi. L’amour évangélique, c’est comme le soleil: il ne choisit pas arbitrairement sur qui faire tomber sa lumière. Il est comme une source: il désaltère sans humilier celui qui a soif. Il n’est pas un troc affectif – je te donne pour qu’en revanche tu me donnes-, et ne transforme pas l’autre en objet de possession: aimer, c’est tenir un oiseau dans ses mains sans refermer les doigts sur lui… Ce n’est pas abolir les frontières entre deux êtres: c’est bâtir un pont sans détruire les deux rives.

Mais l’amour est fragile, surtout dans la durée. Il peut connaître lassitude, doute, fatigue. Que se passe-t-il donc lorsque la personne que nous aimons change, nous déçoit, vieillit, lorsqu’elle tombe malade ou ne répond plus à nos attentes? C’est ici que se révèle l’épaisseur d’un amour authentique. C’est un véritable chemin spirituel, une Pâque: un passage d’une émotion passagère, d’une attirance spontanée à un engagement mûri et loyal, à un attachement profond, à une recherche permanente de la beauté intérieure de l’autre; un passage de l’amour-préférence à l’amour-reconnaissance de la dignité de l’autre.

Alors, que notre amour fasse grandir ceux que nous rencontrons. Ne nous contentons pas de parler d’amour. Aimons en actes et en vérité, comme nous y exhorte saint Jean (1 Jn 3, 18).

Vital Nlandu, votre curé-doyen

Cet article a été publié dans Actualité, Homélies. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laissez un commentaire !