Homélie du 23ème dimanche Ord A
Lectures: Ez 33, 7-9; Ps 94; Rm 13, 8-10; Mt 18, 15-20
Frères et sœurs, Saint Paul nous donne aujourd’hui un fabuleux conseil: «N’ayez de dette envers personne, sinon celle de l’amour mutuel!» Autrement dit: la seule obligation qui nous engage les uns envers les autres, c’est de nous aimer. «Aime», renchérit saint Augustin, «et fais ce que tu veux», car de la racine de l’amour vrai ne peut sortir que du bon et du beau! Mais nous le savons bien: l’amour peut être égratigné par les conflits. Et pourquoi y a-t-il des conflits? Parce que nous sommes différents. Nous n’avons pas tous la même histoire, la même éducation, le même caractère, le même patrimoine génétique, les mêmes blessures, les mêmes goûts, les mêmes ambitions ou les mêmes sensibilités. Etant donné que nous n’avons pas été fabriqués dans le même moule, nous ne réagissons pas de la même manière, nous ne voyons pas toujours les choses avec les mêmes lunettes. Et puis, surtout, nous sommes libres. Alors, soyons réalistes: les malentendus, les divergences, voire les conflits, sont inévitables. Dans un couple, une famille, entre voisins, dans une équipe, une paroisse… et même dans l’Église! L’absence de conflit n’est pas nécessairement le signe de la sainteté.
Dès lors, la véritable question n’est donc pas: «Comment faire pour qu’il n’y ait jamais de conflits?», mais plutôt: «Que faisons-nous lorsque le conflit arrive?» Un conflit est comme une petite étincelle. Si on souffle dessus, elle peut devenir une flamme difficile à maîtriser. Pour empêcher que l’étincelle ne devienne incendie, Jésus nous propose dans l’Évangile un précieux outil de correction fraternelle en trois étapes:
1. «Va trouver ton frère seul à seul». Aie le courage de communiquer, de lui parler, plutôt que de fulminer, de l’accuser, de le clouer au pilori. Va lui parler en privé, fais-lui prendre conscience de son offense! Jésus ne dit pas: «Va raconter à tout le monde ce qu’il t’a fait. Publie l’information sur les réseaux sociaux, dans quelques groupes WhatsApp ou sur Facebook!» Il existe deux manières de gérer un conflit. La première consiste à demander: «Qui a raison?» Elle produit presque toujours des vainqueurs et des vaincus. On construit des murs. La seconde demande: «Comment pouvons-nous encore sauver notre relation?» Certes, je n’oublie pas ce qui s’est passé. Mais je reconnais qu’une relation vaut parfois plus que mon orgueil. Pardonner ne signifie pas déclarer que le mal n’est pas grave ; c’est refuser que le mal ait le dernier mot. Le but du dialogue – dia-logos en grec signifie deux paroles qui se rencontrent dans l’écoute et le respect – chrétien n’est pas de gagner une bataille, mais de gagner un frère. Qu’il redevienne mon frère et non mon ennemi. Voilà la différence entre une simple discussion et une véritable démarche évangélique. Avant d’être celui qui m’agace, me contrarie ou me blesse, il est d’abord mon frère.
2. «S’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes». Jésus n’est ni naïf ni utopiste. Il sait que le dialogue ne fonctionne pas toujours. Il y a parfois des blessures profondes, des incompréhensions anciennes ou des rapports de force. Il suggère alors la médiation d’une ou deux personnes. Pour retrouver le chemin de la paix, dépassionner une dispute, nous avons parfois besoin d’un regard extérieur, d’un tiers qui aide chacun à entendre ce qu’il n’arrive plus à entendre seul.
3. «S’il refuse encore…» Nous ne contrôlons pas le cœur de l’autre. Nous ne pouvons pas forcer quelqu’un à ouvrir sa porte intérieure. Mais faut-il pour autant couper définitivement le pont? Jésus nous convie à nous référer à la communauté. Car lorsque deux personnes se déchirent, ce n’est pas seulement leur relation qui est abîmée: le tissu même de la communauté peut en prendre un coup. Une parole blessante est comme une pierre jetée dans l’eau: elle touche une personne, puis provoque des cercles qui s’élargissent. Mais, à l’inverse, un geste de pardon peut lui aussi produire des cercles. Lorsqu’un membre d’une famille pardonne par exemple, c’est toute la famille qui respire, toute une communauté qui retrouve sa paix. La paix, tout comme la violence, est contagieuse.
Et s’il refuse d’écouter même la communauté, l’Église, prend acte de sa résistance tenace, respecte sa liberté et, en quelque sorte, hisse le drapeau blanc.
«Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux.» Et voici peut-être le sommet de l’Évangile: une communauté chrétienne n’est pas une communauté de gens qui pensent pareil, mais de personnes qui acceptent de mettre le Christ au milieu de leurs différences. Quand je mets mon ego – mon opinion, mon droit, ma sensibilité, mon orgueil – au centre, l’autre devient une menace. Mais quand c’est le Christ crucifié qui est au centre, l’autre redevient un frère. C’est peut-être cela, au fond, le secret de la paix chrétienne: ce n’est pas supprimer les différences, mais changer le centre.
Chers amis, c’est un vrai miracle quand un pardon est donné avant qu’il ne soit trop tard ; quand quelqu’un ose faire le premier pas ; quand on ne cherche plus un coupable, mais un chemin pour repartir ensemble ; quand deux frères acceptent de remettre le Christ au milieu de leur relation. Car au fond, désamorcer un conflit, ce n’est pas seulement éviter une explosion. C’est choisir l’amour plutôt que l’orgueil, la relation plutôt que la victoire, et le Christ plutôt que soi-même. Amen.
Vital Nlandu, votre curé-doyen

