Si le grain ne meurt…

Il y a 20 ans, dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moines du monastère de Tibhirine, en Algérie, étaient enlevés, avant d’être finalement assassinés après une longue séquestration. Depuis 1938 ces moines partageaient tout simplement la vie des villageois où ils s’étaient implantés. Leur communauté s’était voulue jusqu’au bout solidaire de cette terre d’Islam qui dans les dernières années se retrouva déchirée par des luttes fratricides… Ils tinrent sur cette terre jusqu’au sacrifice suprême.

A qui mieux qu’à ces moines peut s’appliquer la parabole évagrain de bléngélique du grain qui meurt ?… En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie la perd ; et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle. Si quelqu’un me sert, qu’il me suive et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera. (Jn 12, 24-26)…

Ces moines de Tibhirine pressentaient ce qui les attendait. Au fil de l’ordinaire des jours, à travers ces hauts et ces bas qui marquent toute vie qui se veut fidèle à Jésus, ils ont laissé l’Esprit les préparer jour après jour à l’offrande ultime…

Ce que ces moines ont vécu, n’est-ce pas ce que tout chrétien et toute communauté chrétienne sont invités à intégrer dans leur chemin ?

Me revient ce mot qu’il y a une trentaine d’années le Frère Roger Schutz disait à des jeunes séminaristes qui étaient venus le visiter à Taizé : Vous voulez devenir prêtres ?… Acceptez de devenir des martyrs… Les évènements récents au Moyen-Orient nous rappellent que ce sont là des paroles qui sont tragiquement d’actualité pour nombre de communautés chrétiennes…

Et pour nous en Europe ?… Pensons-nous qu’il puisse en être autrement, même si nous ne sommes pas (encore…) amenés jusqu’au martyre du sang ?

Rester fidèle à l’évangile ne va pas sans le sacrifice à la suite de Jésus… A bien des égards, notre Eglise d’Occident connaît aujourd’hui un véritable passage à vide… Peut-être vais-je en scandaliser plus d’un, mais j’irais presque jusqu’à dire que, pour une part, cela me réjouit, car enfin nous voici ramenés à l’essentiel : loin du nombre, loin du prestige, loin des vitrines !… La tentation en de tels moments n’est-elle pas de vouloir « en rajouter » en animations, en « moments forts », en rassemblements liturgiques ou autres ?… Mais n’est-ce pas là une manière de se voiler la face ?

Au jour où j’écris ces lignes, nous revenons au « temps ordinaire » de l’année liturgique…

En bon fils de paysan que je suis, j’affectionne toujours d’être ramené à ce « temps ordinaire », à ce « temps banal », après les « moments forts » du Carême, de Pâques et des « communions »…

Si le grain tombé en terre ne meurt pas… De grâce, laissons, dans notre vie à chacun et dans la vie de nos communautés, le temps à la patience et à l’obscurité, si indispensables aux mûrissements…

Un jour quelqu’un a écrit un livre intitulé L’éloge de la folie… Plus tard un autre a écrit un livre intitulé Eloge de la paresse… N’y aurait-il pas urgence aujourd’hui à écrire un livre intitulé Eloge du temps ordinaire… ou intitulé Eloge de la banalité ?

Mais faut-il écrire, faut-il toujours écrire ?… Justement, un moine de Tibhirine plutôt que d’écrire nous a laissé un sublime témoignage qui en dit bien plus que tous les livres… : sur le mûrissement de l’offrande dans l’ordinaire des jours !… Il s’appelait Placide… Un nom qui déjà en dit long… Ce sera pour la semaine prochaine… Une chose à la fois !…

 Votre curé Henri Bastin

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